Ce que Pinocchio nous dit de l’enfance en général et du théâtre jeune public en particulier.
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Patrick Ben Soussan
Dans Les aventures de Pinocchio, histoire d’un pantin, Carlo Collodi nous offrit, au siècle dernier (1883) le récit exemplaire de l’avènement du sujet. Que nous contait donc Pinocchio ? L’histoire d’un ridicule petit pantin de bois, issu tout droit d’une fiction parentale, qui devra affronter tout un périlleux cheminement pour advenir au statut de personne humaine, de sujet inscrit dans une filiation et une histoire.
Erigé initialement pur objet du désir de Gepetto, forme de mère archaïque créatrice, il va ainsi passer de mains en mains, d’un montreur de marionnette à de fieffés gredins, rencontrer une bonne fée et un géant vorace et finir dans le ventre d’un requin où il retrouvera celui qui se révélera alors son père et qu’il guidera, hors la gueule du « monstre marin », vers le monde. Les péripéties du pantin expriment avec poésie toutes les transformations que vit, dans son corps, tout enfant, ce « bout de chair » qu’évoquait Françoise Dolto, sur le chemin de sa vie : depuis ses problèmes de motricité précoces, d’articulation des mots, de naïveté insouciante – Freud parlait de « la pureté séraphique de l’âme enfantine » – jusqu’à cette fulgurante image finale d’une métamorphose, « image vive et intelligente d’un bel enfant au cheveux châtains, aux yeux bleus avec un air gai et triomphant » conclut Collodi.
Notons au passage tout ce qui pousse chez Pinocchio, des oreilles d’âne au nez qui ne cesse de s’allonger, en lien direct certes avec les transformations corporelles de ce que l’on pourrait figurer comme la puberté, mais aussi très référé aux effets de parole. Marionnette sonorisée, Pinocchio, à la lettre, reprend ce classique adage enfantin du « il ment comme il respire » répétant par là la fonction quasi-vitale du mensonge pour l’enfant dans son effort à distinguer son monde imaginaire interne de celui, réel, qui l’environne ; dans sa tentative souvent désespérée de voguer de jouissances, toujours attendues, demandées, espérées, en désir, inconnu, impromptu, qui l’anime à son insu.
Toute enfance chemine sur l’arête du nez de Pinocchio, entre réel et imaginaire, rêve et réalité.
Toute enfance chemine sur l’arête du nez de Pinocchio, entre réel et imaginaire, rêve et réalité, tout et rien, toute puissance et dépendance : un coup démesuré, un coup rétréci. Toute enfance est asservie à quelque autre – et en premier office, les parents – qui l’interprète, la saisit au plus vrai ou la travestit et les effets de la parole tout autant que des actes de cet autre tatouent l’enfant, longtemps. Tout enfant est ainsi d’abord une fiction parentale, une vue de l’esprit, qui prend chair et qui d’objet du désir de ses parents, façonné, empris dans les rets de leur histoire narcissique et transgénérationnelle, s’affronte à son environnement et devient sujet. Les contes, les mythes et les légendes mais tout autant la littérature de jeunesse ou le théâtre jeune public parlent
tous de cet enfant qui va sur la route, qui va au combat, qui va dans la vie, seul, mais toujours escorté au plus profond de lui de tout un cortège de forces vives ou de faiblesses, pour se faire auteur de sa vie.
Tous les créateurs, en ces champs de la littérature ou du théâtre à destination de l’enfance – si fait est que l’enfance soit une destination – tous les artistes, construisent leurs œuvres sur ces fondements de l’enfance. Ce faisant, ils réinventent à chaque fois, des rituels du grandir, de l’émancipation de soi et de la découverte de l’autre ; les constantes et répétitives réinterprétations de cet ouvrage, si puissamment ancré dans des processus archaïques inconscients, si habituellement fardé et reconstruit par ces autres que nous sommes tous devenus – autres à l’enfance, malgré cet inépuisable « enfant en soi » que nous convoquons continûment pour nous tenir compagnie et faire rimer nostalgie, créativité et illusion – fondent le répertoire de la création contemporaine.
Il serait bien exagéré de les nominer tous, les créateurs et les artistes, aux Molières du grandir et de l’ouverture vers l’autre mais osons quelque catégorisation non officielle, qui s’éloignerait un tant soit peu des catéchismes et autres liturgies « des professionnels de la profession ». Il en est quelques uns, rares, qui comme le Daudet du Petit Chose de 1868, mettent en scène l’exacte inversion de ce processus d’intégration psychique et de métamorphose corporelle de l’enfance. Rappelons que sous-titré « Histoire d’un enfant » – « Tu es un enfant pour la vie »dit l’Abbé Germane au Petit Chose – ce roman ne parle qu’en quelques lignes du petit Daniel, référence explicite au Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719). Il n’est ici question que de perte, d’absence, d’échec, de séparation, de rencontres « négatives », stériles, persécutrices, nous entraînant dans une infernale succession de diffraction des objets internes et externes. C’est que le continent noir de l’enfance, dans toute son horreur fascinante, sait fichtrement bien séduire les auteurs contemporains, qui forts de cette assurance que l’enfance n’est pas ce long fleuve tranquille que l’on pourrait rêver ne manquent pas une scène pour nous rappeler qu’ici ou là, les conditions réelles de son existence même sont niées – quant aux conditions psychiques et symboliques …
Au jeu du malheur, selon eux, l’enfance a toutes les chances de gagner dans une société qui apparaît réduite à vendre ses enfants, à utiliser leur corps, leurs petites mains, à en faire des esclaves ou des orphelins, sans instruction ni avenir. Ils égrainent ainsi la chronique de la barbarie quotidienne, faite de ces deux milliards d’enfants de moins de quinze ans qui peuplent les rues de Reims, de Paris, de Rixheim ou de Marseille, mais aussi du Brésil, du Mexique ou d’Inde. N’en est-il pas, parmi eux, qui, dès quatre ans, s’affairent dans un travail harassant des heures durant ; qui, kalachnikov au bras, combattent, enrôlés de force dans des armées fantoches ; qui sont réduits à l’esclavage sexuel, corvéables à merci, vendus, troqués, donnés ; qui, malades ou handicapés faute de soins primaires, sont enfermés dans des orphelinats mouroirs où ils croupissent le peu de temps qu’il leur reste à vivre ; qui, … De tout temps et partout, ces auteurs nous convient à nous souvenir que l’enfance est amputée, niée, exploitée, attaquée, violée, assassinée, torturée. L’enfant deviendrait presque, selon eux, à reprendre la Convention Internationale desDroits de l’Enfant adoptée par l’ONU en 1989 et ratifiée à ce jour par près de 200 états dans le monde, une espèce en voie de disparition tellement il y est répété que l’enfant a le droit de dire non, de savoir qui il est, de chanter, de danser, de vivre avec ses parents, …
«Au théâtre il faut être des animaux…»
Mais ce théâtre organique, exalté, ce théâtre de la Cruauté, que convoquait Artaud, cet « espace furieux » qu’appelle Valère Novarina (Paris, POL, 2006), ne s’adresse-t-il pas qu’aux adultes devenus – adultes est ici à penser comme ceux qui ont pu faire ce labeur du grandir, qui demande, faut-il encore le préciser, temps et peine ? « Au théâtre il faut être des animaux. Interroger en l’écartelant dans l’espace, non notre humanité – mais notre pantinitude. Voir la parole sortir en volute des bouches de bois et s’en étonner. S’étonner de ce ruban matériel qu’on souffle. J’ai dit souvent aux acteurs que dans les plus beaux moments on entendait des animaux vraiment parler. Que les spectateurs retrouvaient grâce à eux l’expérience animale du premier parlant ». Qui sont-ils ces spectateurs ? On s’accordera à penser que ce théâtre-là n’est pas pour les enfants, petits, qu’il ne leur parlera pas car il s’adresse à cet autre en soi qu’ils vont mettre quelques années à découvrir – y sommes-nous tous arrivés d’ailleurs à l’accueillir en nous ? C’est comme si on lisait Le théâtre et son double à un jeune public, quand Artaud affirme qu’au théâtre, la cruauté se confond avec la vie et ses pulsions, avec la mise en scène du décor, des corps, des voix et des mots.
Les enfants, petits, ne sont pas ces spectateurs et le Sauvés de Bond, quand, dans un parc de Londres, cinq jeunes hommes s’acharnent contre un landau, contre un bébé dans un landau, le secouent, le dénudent, le tapent, lui pissent au visage, le lapident, le tuent – parmi ses meurtriers, le père supposé de l’enfant, qui lui donne le coup de grâce – n’est pas un spectacle pour eux.
Ceux-là donc voudraient attester que, malgré tout, malgré les horreurs et les ignominies, malgré les violences, malgré l’animalité, malgré la cruauté, l’enfance résiste, se réveille, survit. Comment ? Freud le notait, après la première guerre mondiale, tant qu’il y aura des hommes, il y aura des crimes et des massacres, des menaces et des abjections. Nous voilà aujourd’hui à proclamer
sans relâche que « tout enfant a droit a une enfance heureuse », et dans le même temps nous autorisons au quotidien cette terrible partition entre le sud et le nord ou comme le disait Hugo entre « les lumineux et les ténébreux ». Nous voulons tant croire en cette résilience bénie, en cette bientraitance consacrée, nouveaux attributs de nos enfances rêvées ! Et puis, s’il est des
enfances qui finissent avant même d’être, victimes de ces « horreurs ordinaires », s’il est des enfants qui ne croient plus depuis longtemps au Père Noël, l’enfance, elle, heureusement, ne nous oublie pas et nous rappelle au devoir de vivre et de penser. L’enfance aurait cette vertu de nous ramener à la nature humaine, à cette furie archaïque et dévastatrice, passionnelle, orgiaque et meurtrière et dans le même temps de nous conduire vers des lendemains plus lourds d’humanité et d’espoir, de communauté et de lien.
Leurs œuvres théâtrales parlent toutes de l’énigme de la vie, de la recherche de la vérité, de notre impossible travail d’humanité.
Dans L’invention de la solitude, Paul Auster soulignait que le Collodi de Pinocchio reconnaissait s’être défait de la marionnette qu’il était par le biais de l’écrit. De quoi se défont alors tous les artistes, tous les auteurs, qui, à leur façon, « pinocchiologisent » continûment ? Leurs œuvres théâtrales, qui ne sont jamais anodines ou gratuites, parlent toutes de l’énigme de la vie, de la recherche de la vérité, de notre impossible travail d’humanité. Elles parlent la langue de ce « savoir sans connaissance » que nous portons tous sur notre dos : elles nous aident parfois à le porter. Nous, ces adultes devenus, ces anciens enfants qui ne le redeviendront plus. Nous qui racontons des histoires aux enfants, toujours – avons-nous du nez ? – nous qui nous racontons des histoires ce faisant.
Proust assurait que les enfants n’avaient pas besoin de livres d’enfantillages et que l’on n’écrit pas « pour » les enfants. Je crois assurément que le théâtre appelle ces mêmes commentaires.
Joël Jouanneau, écrivain et metteur en scène, assurait « qu’un texte pour enfants doit refuser en priorité toute forme pédagogique ou infantile. J’entends, par infantilisme, la crétinisation de l’enfant : c’est l’ennemi principal. Une bonne pièce ouvre son imaginaire, ne gomme rien, aucune thématique : la question de l’amour, celle de la violence, de la mort… ».
Le théâtre fait grandir les enfants. Ils comprennent bien vite que se joue là, sous leurs yeux, autre chose qui s’adresse à eux. Françoise Dolto évoquait ces « paroles habitées » que l’on doit adresser aux enfants, des paroles « qui sourdent de l’intérieur ». De l’intérieur des œuvres théâtrales, nous comprenons mieux le monde, celui que nous habitons et celui qui nous habite.
Le théâtre est cet espace « habité », osons incarné, où se dit notre humanité. Chaque jour à reconstruire. À chaque spectacle.
Les enfants, dès leur plus jeune âge, ne sont pas des marionnettes et il y va de notre dignité, de notre éthique, parentale, professionnelle, citoyenne, de ne pas leur faire croire qu’ils habitent au « Pays des Attrape-nigauds », ce pays des poètes où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Autant, elle ne nous appartient pas cette assurance qu’ils seront protégés des épreuves du monde et que jamais, « un matin, au sortir d’un rêve agité », ils ne s’éveilleront pas transformés dans leur lit en une véritable vermine comme le Grégoire Samsa de La méta- morphose de Kafka.
Les enfants ne vont jamais au théâtre, au spectacle, au sens où nous pouvons l’entendre. Les petits enfants, plus encore, transforment les lieux qu’ils fréquentent en autant d’espaces, de vie,
de jeu et de pensée. Quand ils vont au théâtre, qui pourrait dire où ils sont et ce qui les habite ? Qui, mieux qu’eux, pourrait témoigner de la « physicalité » de ce lieu ? Qui, autre qu’eux, pourrait attester de ce qui, de leur intériorité, est alors bouleversé ? Ce qui se joue là, sur la scène, hors d’eux, dans le réel, n’est jamais vraiment et totalement « extérieur » à eux : cela reflète et parle de ce qui se vit en dedans d’eux. Qui donc pourrait « lire » ces « résonances intimes » qu’épelait le poète Rilke, qui se révèlent dans cet espace mais qui plus encore en constituent la substance même ?
Toute œuvre théâtrale, qui parle au bébé, parle à l’enfant, mais parlera tout autant à l’adulte que
nous sommes devenus.
Toute œuvre théâtrale, qui parle au bébé, parle à l’enfant, mais parlera tout autant à l’adulte que nous sommes devenus, et nous rappellera cette énigme et ses charmes, pour employer le langage des fées et des envoûteurs. Ainsi, il ne saurait être de théâtre jeune public, formaté pour les seuls enfants et qui ne s’adresserait pas aux adultes. Le théâtre qui parle aux plus jeunes, immanquablement, trouve ses spectateurs élus parmi les plus âgés. L’inverse n’est bien entendu pas du tout acquis, il est un théâtre qui s’adresse aux adultes, en tant que sujets d’expérience, de culture et d’histoire. Les enfants ont le temps, pour en être les spectateurs attentifs et intéressés. Leur temps d’enfance.
Il est long le temps du bois de l’enfance et avant qu’il ne se trouve violon, avant qu’il ne devienne cuivre et clairon pour reprendre Rimbaud en sa lettre du voyant, l’enfant, le sujet de la métamorphose, la matière première du travail créatif, l’alchimiste, aura raffiné sa pensée et son verbe. Laissons grandir les enfants, à petit feu !
Ce que Pinocchio nous dit de l’enfance en général et du théâtre jeune public en particulier est au total bien simple, un enfant est un enfant, il vit son temps d’enfance, gardons-nous de le pen-
ser comme une grande personne, il est une petite personne, qui a droit à des attentions et des propositions particulières.
Un autre jour, il faudra bien dire que ces attentions sont souvent débilitantes, ils sont si mignons ces chiards, si charmants, ajoutons surtout quand ils dorment et rappelons que le théâtre jeune public a aussi l’art d’endormir les enfants et d’enjôler la vie – La vie est belle, n’est-ce pas Monsieur Bellini ? Et qu’entre cruauté et guimauve, toute création du théâtre jeune public chemine… sur l’arête du nez de Pinocchio.
Patrick Ben Soussan
Pédopsychiatre, Responsable du Département de Psychologie Clinique, Institut Paoli-Calmettes, Centre Régional de Lutte Contre le Cancer Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille.








Merci pour cet article ! En effet, laissons le TEMPS aux enfants de découvrir par eux-mêmes les méandres de notre « triste monde tragique »…
Sans pour autant les goinfrer de guimauves…
Complexe profession que celle de parent…
27 mai 2010 à 1:30