Home » Le blog

Cités, Cécités & Sécession

Guillaume Quiquerez 9 mars 2011 Le blog lu 1 207 fois 8 réactionsImprimer cet article Imprimer cet article Police: A+ A- A

Ce jeudi 10 mars, les profs du lycée Diderot, dans les quartiers Nord de Marseille, tiennent une conférence de presse devant leur établissement. Revêtus de « chasubles d’agents externes et de protection », comme l’indique leur communiqué de presse, ils entendent protester contre les agressions à répétition dont sont victimes leurs élèves depuis plusieurs mois : « depuis janvier 2011, plus de trente élèves du lycée Diderot ont été agressés devant le lycée et à ses abords, ainsi que sur le chemin menant au métro Malpassé. Ces agressions ont été particulièrement violentes – coups, blessures au couteau, vol, racket – et elles touchent tous les élèves. » Le phénomène n’est pas nouveau : depuis de longues années, il se manifeste au grand jour. Mais à la faveur d’une situation locale toujours plus défavorable (économie pour le moins informelle, chômage, échec scolaire massif, ghettoïsation, désaffection des classes moyennes, …), il ne cesse de s’amplifier. Excédés, les enseignants ne peuvent évidemment plus se concentrer sereinement sur leurs missions pédagogiques : ils le font donc savoir. Et ils demandent aux pouvoirs publics d’agir fortement et durablement, de manière préventive et pérenne, à l’intérieur du lycée et hors de lui, sans se contenter d’une présence sécuritaire éphémère, spectaculaire et au final inefficace. Cette précision sur les actions à envisager peut se comprendre : il y a quelques mois, suite à l’exécution à la Kalachnikof d’un adolescent de 16 ans dans le quartier limitrophe de la Rose, un Ministre d’Intérieur, cent cinquante CRS et Paris-Match s’étaient déjà déplacés… Pas sûr qu’ils aient cerné et réglé tous les problèmes avant de s’en aller.

La réaction des enseignants du lycée Diderot et ce contre quoi ils alertent les pouvoirs publics et l’opinion sont certainement à prendre au sérieux. L’initiative, après tout, n’est pas banale : aurait-t-on imaginé, il y a quelques années encore, des profs, syndiqués pour bon nombre d’entre eux, manifester d’un commun accord pour la sécurité de leurs élèves ? Et elle pose une foule d’autres questions, notamment : comment peut-on sérieusement penser convaincre les familles souvent démunies économiquement, culturellement, sujettes à de multiples violences symboliques et maintenant, donc, physiques, d’accompagner leurs enfants vers la réussite scolaire si elles ont tout bonnement la trouille de les accompagner au lycée ? Comment peut-on même imaginer que tous les enseignants y croient, à la réussite de ces enfants ? Si la culture dominante de ce territoire est fondée sur le refus de la règle commune et la violence physique, et non plus sur le savoir, la parole échangée et le raisonnement, quelle chance a l’Éducation Nationale d’y faire prévaloir ses savoirs et ses valeurs ? Comment éviter alors que le processus n’aille doucement à son terme, la ghettoïsation irréversible et totale du lycée lui-même et la stigmatisation absolue et définitive de ceux qui le fréquentent (depuis belle lurette déjà, ceux des parents qui n’avaient pas renoncé à scolariser leur brillante progéniture dans l’un des collèges de proximité usaient de stratégies bien connues pour y échapper : dérogation reposant sur un des choix de langues, d’options, préférence pour l’enseignement privé, fausse adresse, vrai déménagement… ) ? Et si le lycée se meurt (et il n’y a pas besoin, pour cela, de le fermer), qui fréquentera encore ces territoires infréquentables ? Et pour quoi faire ? Pour qui devenir ?

Ce jeudi 10 mars, quelques enseignants s’adressent à l’ensemble des acteurs publics et demandent : acceptez-vous cette coupure éducative, sociale, territoriale – et politique, au sens propre ? Sinon, qu’attendez-vous ? De nouveaux sondages ? Les résultats d’un futur débat sur la laïcité et le multiculturalisme ? Des émeutes (certes, on sait bien qu’à Marseille, ce n’est pas possible à cause de l’OM) ? Tout se passe comme si, lentement, silencieusement, de larges zones urbaines franchement sensibles, oubliées par les corps publics, étaient en passe de se détacher totalement de l’espace commun. Subrepticement. Et de s’apprêter à faire sécession, sans guerre. Exagération ? Certes, on n’en est pas tout à fait là. Pas encore. Mais on sera curieux de voir si ces profs en chasubles laïques et républicaines seront écoutés – et pour combien de temps. Sinon…

Partagez cet article !

Les babéliens ont aussi lu :

 

8 réactions »

  1. et implosion …quel acte contre nature pour nous profs du lycée Diderot que d’aller réclamer de la sécurité … alors qu’on ne se méprenne pas : s’il y a urgence à déployer des moyens propres à faire cesser ces violences il y a aussi urgence à se demander politiquement, socialement,économiquement de quoi elles sont le signe,
    merci à cet article de le faire si clairement.

  2. ACTUALISATION DU 16 MARS : le lendemain de la conférence de presse, un élève du lycée a été agressé au couteau (8 points de suture à la joue) dans le bus alors qu’il quittait le lycée. L’élément déclencheur serait « un regard de travers ». Les enseignants du lycée Diderot ont décidé d’organiser « UNE MARCHE DE SOLIDARITÉ AVEC LES VICTIMES DE VIOLENCES »(plus de 50 depuis le début de l’année) JEUDI 17 MARS 12h10. Le parcours suivant a été retenu: Lycée Diderot – place de Saint Just.

  3. La « marche de solidarité avec les victimes de la violence » a été un succès. 250 personnes ont défilé. Les élèves ont lancé des slogans spontanés et défilé avec enseignants et parents derrière deux banderoles  » des moyens pour les ZEP » « des moyens pour enseigner, éduquer, protéger »;
    L’élève agressé au couteau vendredi était présent avec sa famille. la mère a déclaré être « réconfortée » par cette manifestation collective de solidarité. l’objectif d’expression de la solidarité semble atteint.

    Mais cette marche a aussi été l’occasion de nouer un dialogue avec les élus locaux (maire de secteur, Garo Hosvépian, député Sylvie Andrieux, Michel Pezet, Haouaria Hadj Chikh candidate aux élections cantonales et membre du conseil d’administration du lycée Diderot) très visibles lors de cette marche. Le président du CIQ Malpassé était présent aux côtés de la présidente de la fédération des CIQ.
    A l’issue de cette marche, un dialogue entre les personnels de l’éducation nationale et les divers acteurs du quartier s’est spontanément amorcé; le délégué FCPE des parents d’élèves a contribué à la richesse du débat. Les enseignants, organisateurs de cette marche, entendent poursuivre leur action dans cette voie en demandant l’organisation d’une « table ronde » réunissant tous les partenaires du lycée et du quartier. Ils sont persuadés que c’est par un projet ambitieux pour l’Ecole et le quartier que l’on pourra faire reculer la violence.

    Jourdan Serge Professeur SNES lycée Diderot

  4. Belle mobilisation et participation des élus locaux. Espérons que le dialogue amorcé continuera après les élections…
    Apparemment oui puisque Garo Hosvépian, maire des 13 et 14e arrondissements a prévu d’organiser le 8 avril prochain un Comité local de sécurité et de prévention de la délinquance (dixit La Marseillaise).

  5. Merci de vos précisions et commentaires. N’hésitez pas à alimenter régulièrement ce blog de vos informations sur la suite des « événements » : il est (aussi) là pour ça.

  6. Triste constat.
    J’ai mené il y a deux et trois ans un atelier avec des élèves du collège Renoir voisin du Lycée Diderot (dans le but de les faire participer à un spectacle en bus intitulé « Transports en Commun »).
    Je me souviens du dialogue suivant :
    - à qui souhaiteriez vous interdire le bus ?
    - aux bojs ! me répondit un garçon, 13 ans, d’autres acquiècent
    - c’est qui les bojs ?
    - c’est ceux du lycée Diderot
    - pourquoi veux tu leur interdire le bus ?
    et là, j’ai dû insister pour avoir cette réponse
    - parce qu’ils ne sont pas comme nous, ils ne s’habillent et ils ne parlent pas comme nous

    Courte parenthèse d’espoir : ces jeunes ont participé à notre spectacle qui mêlait allègrement « bojs » et « non bojs ».

    A noter que boj semble être une déformation du mot bourgeois (mot inconnu chez mes interlocuteurs).
    A noter aussi qu’au collège Renoir, il n’y aucune mixité sociale parmi les élèves, tous issus des cités voisines où sévissent pauvreté et violence. La violence ne s’exerce pas seulement sur les « bojs » mais sur tous les habitants de ces cités.

  7. Pas besoin d’études pour en faire le constat. la mixité, la mixité vous dis-je : la mixité sociale bien sûr ! Pour aussi longtemps qu’on le peut … parce qu’après évidemment ne nous cachons pas la réalité. Ca continuera si les parents sont derrière et y croient . A quoi ils devraient croire ? Eh bien que l’école est une instrument de l’émancipation, que la connaissance libère , fait grimper dans l’échelle sociale .
    Aujourd’hui est-ce qu’ils ont raison d’y croire ? je me pose quelques questions quand je vois les stratégies de contournement élaborées par les parents qui croient que si leur rejeton est dans un « bon » collège ils auront moins de mouron à se faire
    - pour éviter le collège du coin mal noté, problématique, bourré de pas « bojs ». tout est bon : faux nouveau logement, études musicales même si le cher mignon n’est pas un kador en musique, demande de première langue impossible. Tout ça rapproche du collège rêvé. Est-ce qu’on peut leur vouloir ? Quelles réponses autres que ces ruses individuelles qui ne font que dénoter l’inquiétude de ceux qui savent et qui ne croient pas que l’école est le lieu de l’égalité des chances et tout et tout. .

  8. Cette semaine un autre élève a été agressé dans le bus en rentrant le dimanche soir à l’internat. Précisons tout de même que la police est depuis 3 jours présente devant le lycée.

    Solo

Ça vous fait réagir ? Dites-le !

Pour ne rien manquer à la discussion, abonnez-vous aux commentaires de cet article via RSS.

Votre réaction :