Cités, Cécités & Sécession
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Ce jeudi 10 mars, les profs du lycée Diderot, dans les quartiers Nord de Marseille, tiennent une conférence de presse devant leur établissement. Revêtus de « chasubles d’agents externes et de protection », comme l’indique leur communiqué de presse, ils entendent protester contre les agressions à répétition dont sont victimes leurs élèves depuis plusieurs mois : « depuis janvier 2011, plus de trente élèves du lycée Diderot ont été agressés devant le lycée et à ses abords, ainsi que sur le chemin menant au métro Malpassé. Ces agressions ont été particulièrement violentes – coups, blessures au couteau, vol, racket – et elles touchent tous les élèves. » Le phénomène n’est pas nouveau : depuis de longues années, il se manifeste au grand jour. Mais à la faveur d’une situation locale toujours plus défavorable (économie pour le moins informelle, chômage, échec scolaire massif, ghettoïsation, désaffection des classes moyennes, …), il ne cesse de s’amplifier. Excédés, les enseignants ne peuvent évidemment plus se concentrer sereinement sur leurs missions pédagogiques : ils le font donc savoir. Et ils demandent aux pouvoirs publics d’agir fortement et durablement, de manière préventive et pérenne, à l’intérieur du lycée et hors de lui, sans se contenter d’une présence sécuritaire éphémère, spectaculaire et au final inefficace. Cette précision sur les actions à envisager peut se comprendre : il y a quelques mois, suite à l’exécution à la Kalachnikof d’un adolescent de 16 ans dans le quartier limitrophe de la Rose, un Ministre d’Intérieur, cent cinquante CRS et Paris-Match s’étaient déjà déplacés… Pas sûr qu’ils aient cerné et réglé tous les problèmes avant de s’en aller.

La réaction des enseignants du lycée Diderot et ce contre quoi ils alertent les pouvoirs publics et l’opinion sont certainement à prendre au sérieux. L’initiative, après tout, n’est pas banale : aurait-t-on imaginé, il y a quelques années encore, des profs, syndiqués pour bon nombre d’entre eux, manifester d’un commun accord pour la sécurité de leurs élèves ? Et elle pose une foule d’autres questions, notamment : comment peut-on sérieusement penser convaincre les familles souvent démunies économiquement, culturellement, sujettes à de multiples violences symboliques et maintenant, donc, physiques, d’accompagner leurs enfants vers la réussite scolaire si elles ont tout bonnement la trouille de les accompagner au lycée ? Comment peut-on même imaginer que tous les enseignants y croient, à la réussite de ces enfants ? Si la culture dominante de ce territoire est fondée sur le refus de la règle commune et la violence physique, et non plus sur le savoir, la parole échangée et le raisonnement, quelle chance a l’Éducation Nationale d’y faire prévaloir ses savoirs et ses valeurs ? Comment éviter alors que le processus n’aille doucement à son terme, la ghettoïsation irréversible et totale du lycée lui-même et la stigmatisation absolue et définitive de ceux qui le fréquentent (depuis belle lurette déjà, ceux des parents qui n’avaient pas renoncé à scolariser leur brillante progéniture dans l’un des collèges de proximité usaient de stratégies bien connues pour y échapper : dérogation reposant sur un des choix de langues, d’options, préférence pour l’enseignement privé, fausse adresse, vrai déménagement… ) ? Et si le lycée se meurt (et il n’y a pas besoin, pour cela, de le fermer), qui fréquentera encore ces territoires infréquentables ? Et pour quoi faire ? Pour qui devenir ?
Ce jeudi 10 mars, quelques enseignants s’adressent à l’ensemble des acteurs publics et demandent : acceptez-vous cette coupure éducative, sociale, territoriale – et politique, au sens propre ? Sinon, qu’attendez-vous ? De nouveaux sondages ? Les résultats d’un futur débat sur la laïcité et le multiculturalisme ? Des émeutes (certes, on sait bien qu’à Marseille, ce n’est pas possible à cause de l’OM) ? Tout se passe comme si, lentement, silencieusement, de larges zones urbaines franchement sensibles, oubliées par les corps publics, étaient en passe de se détacher totalement de l’espace commun. Subrepticement. Et de s’apprêter à faire sécession, sans guerre. Exagération ? Certes, on n’en est pas tout à fait là. Pas encore. Mais on sera curieux de voir si ces profs en chasubles laïques et républicaines seront écoutés – et pour combien de temps. Sinon…








et implosion …quel acte contre nature pour nous profs du lycée Diderot que d’aller réclamer de la sécurité … alors qu’on ne se méprenne pas : s’il y a urgence à déployer des moyens propres à faire cesser ces violences il y a aussi urgence à se demander politiquement, socialement,économiquement de quoi elles sont le signe,
merci à cet article de le faire si clairement.
10 mars 2011 à 12:02